mardi 10 juillet 2012

Les Bienveillantes



Jonathan Littell

Gallimard, 912 pages

Prix Goncourt 2006




Les Bienveillantes est un roman dont la lecture est difficile et éprouvante. Le narrateur est un ancien officier SS, homosexuel lettré et cultivé, reconverti en directeur d’usine de dentelles quelque part en France. Il raconte la seconde guerre mondiale qu’il a vécue au sein du Sicherheitsdienst (SD) le service de renseignement de la SS.

Personnage fictif, Maximilian Aue, c’est son nom, était chargé de rapports et d’études diverses, de compte rendus.  Par ce biais, ce roman fleuve de 912 pages (1390 pages pour l'édition Folio), emporte le lecteur d’abord dans la guerre à l’Est, au moment de la conquête de l’Ukraine, de la Crimée, du Sud Caucase par la Wehrmacht.



L’auteur, Jonathan Littell dépeint la « Shoah par balles», c'est-à-dire les massacres plus ou moins improvisés de dizaines de milliers de Juifs dans le sillage de l’avancée des troupes du Reich. C’est peut-être la partie la plus difficile tant l’auteur entre avec minutie dans la description des tueries, des exécutions, des massacres qui ont réellement eu lieu comme celui de Babi Yar. Puis c’est une plongée au cœur de la bataille de Stalingrad, dans Berlin sous les bombardements et dans l’univers concentrationaire nazi.

L’immense travail de documentation sur lequel s’arcboute ce roman qui obtint le prix Goncourt en 2006, permet une reconstitution habile et méthodique du fonctionnement bureaucratique de la SS et des différentes facettes de l’extermination des Juifs d’Europe. De très nombreux personnages réels sont mis en scène, qu’ils s’agisse de Eichmann, Himmler, Ohlendorf, Speer, et même Hitler. Jonathan Littell dépeint des hommes dont tous ne sont pas antisémites fanatiques, qui s’attachent à faire le travail qui leur est demandé, aussi monstrueux soit-il.

Ce roman, qui suscita plusieurs controverses, fait immanquablement penser à la Mort est mon métier. Robert Merle y met en scène sous un pseudonyme, l’ancien commandant du camp d’Auschwitz Rudolf Höss que Maximilian Aue rencontre. Par ailleurs, la scène de la discussion entre le narrateur et un commissaire de l’Armée rouge fait prisonnier, dans laquelle les protagonistes comparent les deux système politiques qui luttent à mort renvoie tout aussi inévitablement à Vie et Destin de Vassili Grossman. Les Bienveillantes apparaît comme l’envers côté nazi de ce que le récit de Grossman dépeint côté soviétique.

Littell a développé de longs passages sur la vie intérieure particulièrement agitée du narrateur, ses relations incestueuses avec sa sœur, la haine qu’il éprouve à l’égard de sa mère, ses recherches sur l’identité de son père qu’il n’a pas connu.


A Kiev
« Un peu avant six heures, le soleil se coucha et Blobel ordonna un arrêt pour la nuit : les tireurs, de toute façon, n’y voyaient plus. Il tint une conférence rapide debout derrière le ravin avec ses officiers, pour discuter des problèmes. Des milliers de juifs attendaient encore sur la place et dans la Menilkova ; on en avait déjà fusillé, d’après les comptes, près de vingt mille. Plusieurs officiers se plaignaient du fait qu’on envoyait les condamnés par-dessus le bord du ravin :lorsqu’ils voyaient la scène à leurs pieds, ils paniquaient et devenaient difficiles à contrôler. Après discussion, Blobel décida de faire creuser, par les sapeurs de l’Ortskommandantur, des entrées dans les ravines qui menaient au ravin principal, et de faire venir les Juifs par là ; ainsi, ils ne verraient les corps qu’au dernier moment. Il ordonna aussi de faire recouvrir les morts de chaux. Nous regagnâmes nos quartiers. Sur la place devant Lukyanovskoe, des centaines de familles attendaient, assises sur leurs valises ou par terre. Certains avaient fait du feu et préparaient à manger. Dans la rue, c’était pareil : la queue remontait jusqu’à la ville, gardée par un mince cordon. Le lendemain matin, à l’aube, cela reprit. Mais je ne pense pas qu’il soit utile de poursuivre la description. » (page 195 folio)

A Birkenau
« En marchant, il m’expliquait l’histoire de l’usine : la direction du Reich avait insisté pour que Farben construise une usine de buna – un produit vital pour l’armement – à l’Est, à cause des bombardements qui ravageaient déjà la Ruhr. Le site avait été choisi par un des directeurs de l’IG, le Dr. Ambros, en raison d’un grand nombre de critères favorables (..) la présence du camp avait aussi été un facteur positif : la SS s’était déclarée ravie de soutenir le projet et avait promis de fournir des détenus. Mais la construction de l’usine traînait, en partie à cause des difficultés d’approvisionnement, en partie parce que le rendement des Häftlinge s’était révélé mauvais, et la direction était furieuse. L’usine avait beau régulièrement renvoyer au camp des détenus devenus incapables de travailler et exiger, comme le permettait le contrat, leur remplacement, les nouveaux arrivaient dans un état à peine meilleur. « Ceux que vous renvoyez, qu’est-ce qui leur arrive ? » demandai-je d’un ton neutre. Schenke me regarda avec surprise : « je n’en ai aucune idée. Ca n’est pas mon affaire. J’imagine qu’ils les retapent à l’hôpital. Vous ne savez pas, vous ? » Je contemplai passivement ce jeune ingénieur si motivé : se pouvait-il vraiment qu’il ne le sache pas ? Les cheminées de Birkenau fumaient, quotidiennement, à huit kilomètres de là, et je savais aussi bien que quiconque comment couraient les ragots. Mais après tout, s’il ne voulait pas pas savoir, il lui était possible de ne pas savoir. Les règles du secret et du camouflage servaient à cela, aussi.(page 881)

A Berlin
« Partout, dans Berlin, surgissaient des Sperrkommandos, des unités de blocage issues du SD et de la police, des Feldgendarmes, des organisations du Parti, qui administraient une justice plus que sommaire à ceux qui, plus raisonnables qu’eux, ne voulaient que vivre, parfois même à certains qui n’avaient rien à voir avec tout ça mais avaient juste eu le malheur de se retrouver là. Les petits fanatiques de la « Leibstandarte » sortaient les soldats blessés des caves pour les exécuter. Partout, des vétérans fatigués de la Wehrmacht, des civils récemment appelés, des gamins de seize ans décoraient, le visage violacé, lampadaires, arbres, ponts, voies aériennes du S-Bahn, tout endroit où l’on peut accrocher un homme, et avec toujours l’invariable panneau au cou : JE SUIS ICI POUR AVOIR QUITTE MON POSTE SANS ORDRES. Les Berlinois avaient une attitude résignée : « plutôt que de me faire pendre, je préfère croire à la victoire. » (page 1358)

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