mercredi 23 octobre 2013

Ce que le jour doit à la nuit

Yasmina Khadra

Julliard, 441 pages

2008





Roman d'aventures, d'amour, d'initiation et de guerre, Ce que le jour doit à la nuit est un tableau saisissant de l'Algérie, du début des années 30 jusqu'à l'indépendance en 1962.

Le héros, Younès, grandit dans une famille pauvre de la campagne algérienne. Un jour de grande détresse, le père décide de tout quitter et de recommencer sa vie à la ville. Il transporte sa petite famille à Jenane Jato, un des faubourgs miséreux d'Oran.

Mais le père de Younès, après un nouvel échec, décide de confier son fils à son frère Mahi qui est pharmacien et qui habite avec son épouse Germaine dans le quartier européen. Younès, que Germaine appelle Jonas découvre la vie aisée mais reste tiraillé entre cette nouvelle vie et ses origines. (..)


D'Oran à Rio Salado


L'oncle est un intellectuel séduit par les idées nationalistes, mais fondamentalement pacifiste. A l'aube des années 40, il est inquiété par la police pour ses relations avec les militants indépendantistes et décide de déménager. Younès quitte ainsi Oran pour aller habiter Rio Salado, aujourd'hui El Maleh.

Rio Salado est un petit bourg colonial situé à une soixantaine de kilomètres à l'Ouest d'Oran. Le village, peuplé à majorité d'Espagnols et de Juifs, est entouré de vergers et de vignes. Younès/Jonas va évoluer là dans une petite société, parmi ses amis Jean-Christophe Lamy, Simon Benyamin et Fabrice Scamaroni. Il y a aussi la jeune Isabelle, les cousins José et André Sosa. Ce dernier, fils de l'un des plus grands propriétaires de la région, brutalise et maltraite les Arabes, dont Jelloul, le factotum. Il y a aussi et surtout Madame Cazenave et sa fille Emilie. Emilie est le grand amour impossible de Younès/Jonas.
La guerre d'indépendance viendra cueillir tout ce petit monde qui plongera dans la tragédie

Le principal personnage: la langue française


Yasmina Khadra (Mohammed Moulessehoul)
Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul est un auteur algérien né en 1955 qui 
connaît un grand succès. Envoyé dès neuf ans dans un lycée militaire, il a été officier pendant 36 ans et a combattu le terrorisme. Il a d'abord écrit sous pseudonyme en utilisant les prénoms de sa femme. Il n'a dévoilé sa véritable identité qu'en 2001 après avoir démissionné de l'armée l'année précédente. Arabophone, il n'écrit qu'en français, "en arabe, je n'y arrive pas" raconte-il. Son écriture est belle et imagée, de facture classique mais peuplée de métaphores remarquables et d'étonnantes métonymies. D'ailleurs, affirme Yasmina Khadra au fil de ses conférences, la langue française est le personnage principal de ses romans. En voici un exemple:

"Mon oncle porta sa main en visière et interrogea le lointain. Apparemment, il ne décela rien de ce qu'il était venu chercher. Il gravit un raidillon caillouteux jusqu'à un semblant de bosquet au milieu duquel une ruine finissait de s'effriter. C'était le reste d'un marabout ou d'un mausolée d'un autre âge que les hivers rudes et les étés caniculaires avaient esquinté de fond en comble. A l'abri d'un muret empêtré dans ses propres éboulis, une tombe décolorée comptait ses lézardes". (page 309)



L'histoire de l'idée d'indépendance en Algérie


Yasmina Khadra dépeint les amours tragiques et impossibles de Younès/Jonas et Emilie, séparés sans vraiment en être responsables. En toile de fond, il dépeint l'Algérie depuis les années 1930 jusqu'à l'indépendance en 1962. L'auteur ne sombre pas dans le manichéisme et présente l'Algérie coloniale comme une société multiculturelle, mais avec, de part et d'autre d'une classe moyenne mélangée, des autochtones vivant dans la plus grande misère et des grands propriétaires terriens d'origine européenne immensément riches.

Un contraste déjà mis en lumière quand le héros passe du quartier européen d'Oran au faubourg miséreux de Jenane Jato:
"Il n'y a rien de plus grossier que les volte-face de la ville. Il suffit de faire le tour d'un pâté de maisons pour passer du jour à la nuit, de vie à trépas"

Messali Hadj (1898-1974)
La lecture de Ce que le jour doit à la nuit permet d'entrevoir une histoire de l'idée nationale algérienne qui ne commence pas uniquement le 1er novembre 1954, mais bien plus tôt. Ainsi, Younès est le descendant de Lalla Fatma N'Soumer, surnommée la Jeanne d'Arc du Djurdjura. Lalla Fatma était une chef de tribu de Haute-Kabylie qui s'était insurgée, en 1847, contre le conquérant français. L'oncle de Younès est un grand lecteur de Chakib Arslane, théoricien du nationalisme arabe. Il accueille chez lui Messali Hadj, le leader de l'Etoile nord africaine, parti indépendantiste algérien des années 30 qui fut dépassé par le FLN (Front de libération nationale).

Ambiance sombre et tragique de la guerre d'Algérie


A l'opposé, les combattants des années 50, les fellagas de l'ALN (Armée de libération nationale), le bras armé du FLN, sont beaucoup moins raffinés et bien plus plus violents. D'ailleurs, l'oncle, intellectuel partisan de l'indépendance mais pacifiste, meurt symboliquement avant le début de la guerre.

Cette trame historique tant à démontrer que la guerre d'Algérie (1954-1962) n'est qu'un épisode, le plus sanglant certes, d'une lutte pour l'indépendance du pays qui n'a jamais vraiment cessé depuis le débarquement du corps expéditionnaire français en juin 1830.

"Sans m'en rendre compte, et incapable de me contenir, je me dressai devant lui et, d'une voix débarrassée de caillots, tranchante et nette comme la lame d'un cimeterre, je lui dis:
- Il y a très longtemps, monsieur Sosa, bien avant vous et votre arrière-arrière-grand-père, un homme se tenait à l'endroit où vous êtes. Lorsqu'il levait les yeux sur cette plaine, il ne pouvait s'empêcher de s'identifier à elle. Il n'y avait pas de routes ni de rails, et les lentisques et les ronces ne le dérangeaient pas. Chaque rivière, morte ou vivante, chaque bout d'ombre, chaque caillou lui renvoyaient l'image de son humilité. Cet homme était confiant. parce qu'il était libre. Il n'avait, sur lui, qu'une flûte pour rassurer ses chèvres et un gourdin pour dissuader les chacals. Quand il s'allongeait au pied de l'arbre que voici, il lui suffisait de fermer les yeux pour s'entendre vivre. Le bout de galette et la tranche d'oignon qu'il dégustait valaient mille festins. Il avait la chance de trouver l'aisance jusque dans la frugalité. Il vivait au rythme des saisons, convaincu que c'est dans la simplicité des choses que résidait l'essence des quiétudes. C'est parce qu'il ne voulait de mal à personne qu'il se croyait à l'abri des agressions jusqu'au jour où, à l'horizon qu'il meublait de ses songes, il vit arriver le tourment. On lui confisqua sa flûte et son gourdin, ses terres et ses troupeaux, et tout ce qui lui mettait du baume à l'âme. Et aujourd'hui, on veut lui faire croire qu'il était dans les parages par hasard, et l'on s'étonne et s'insurge lorsqu'il réclame un soupçon d'égards... Je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur. Cette terre ne vous appartient pas. Elle est le bien de ce berger d'autrefois dont le fantôme se tient juste à côté de vous et que vous refusez de voir. Puisque vous ne savez pas partager, prenez vos vergers et vos ponts, vos asphaltes et vos rails, vos villes et vos jardins, et restituez le reste à qui de droit." (Page 327-328)


Yasmina Khadra raconte en filigrane des aventures de Younès, la guerre d'Algérie, de la Toussaint de 1954 jusqu'à l'indépendance en 1962. L'ambiance sombre et tragique est poignante. Les fellagas, les embuscades, les combats, les attentats, la tension grandissante, les camps partagés, les traîtres assassinés, les colons chassés...

Ce que le jour doit à la nuit a fait l'objet d'une adaptation au cinéma en 2012 par Alexandre Arcady.




4 commentaires:

  1. Bonjour.

    Merci pour cette recension complète et détaillée.
    Je viens de terminer ce roman il y a quelques jours et je le recommande au même titre que l'ensemble de l'oeuvre, magnifique, de Yasmina Khadra. Dont la force narrative le dispute à un style élégant et lettré, pour ne pas dire racé.

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  2. Pouvez vous me dire pour quelle raison le film n'a pas été tourné à " Rio Salado " Merci " Ami pour la vie "

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  3. Le film a été tourné en Tunisie. Selon le journal Slate, le film n'a pas obtenu, à temps, l'autorisation du tournage en Algérie. Voici un lien vers l'article de Slate qui relate une projection du film à Alger en octobre 2012, en avant première devant quelques officiels.
    http://www.slateafrique.com/95695/algerie-yasmina-khadra-arcady-avant-premiere-ce-que-le-jour-doit-a-la-nuit

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    1. Un grand Merci pour avoir répondu aussi rapidement et explicitement. Excellent film. Une immense pensée pour Ahmed Kaddour le maire de Rio Salado ( el melah) qui vient de nous quitter, il était très fier de recevoir toute l'équipe du film " ce que le jour doit à la nuit." Ami pour toujours.

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