jeudi 7 juin 2012

Sarajevo omnibus


Velibor Colic

Gallimard, 171 pages

2012





Velibor Colic (prononcer Cholitch), né en Bosnie et réfugié en France en 1992, s’empare de l’évènement fondateur et inaugural du XXe siècle, l’attentat de Sarajevo.
Il glisse avec délectation, dans les interstices de la grande Histoire, les parcours des personnages de ce roman pittoresque, qu’il s’agisse de Gavrilo Princip lui-même, le jeune serbe auteur des coups de feu qui déclenchèrent la Première guerre mondiale, ou alors du rabbin Abramovicz, de l’imam Dizdarevic, de Nikola Barbaric, et même d’Yvo Andric, le prix Nobel de littérature yougoslave (1961).


Le texte tient du récit historique mais à hauteur de vue des individus dont les destins s’entremêlent, autour du pont où Princip assassinat l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand le 28 juin 1914.
Colic ajoute une touche de fantastique et de merveilleux à la façon de Garcia Marquez. Mais dans ce roman, il y a surtout Sarajevo, ville cosmopolite et multiculturelle par essence; son histoire, son âme et ses habitants.
Il n’est pas toujours simple de faire le tri entre l’Histoire telle qu’elle fut et les détails que narre l’auteur pour la beauté du roman. Mais Velibor Colic n’en a cure qui affirme que « par essence, chaque roman est vrai »et cite Kundera : « le romancier n’a de compte à rendre à personne, sauf à Cervantès ».


"Le jour de l’attentat, Ildan Dizdarevic fait partie des cinq ou six témoins privilégiés du fait-divers qui changera à jamais le monde familier de ses contemporains. Sauf que notre Ildan ne verra rien ;
Le cortège arrive alors que le hodja discute avec son ami rabbi Abramovicz. Ils sont dans la foule, devant le pont latin. La ville respire lourdement, comme si elle avait de l’asthme. Les enfants tziganes courent partout, on dirait de petits agneaux cherchant la mamelle de leur mère, sauf qu’ils sont noirs, mal vêtus et maigres, mais si vifs et beaux. Ildan sourit en observant les différentes sortes de moustaches qu’arbore le visage des hommes. Il voit rabbi Abramovicz et sa magnifique barbe blanche, fine écume semblant sortir de son nez et, un peu plus loin, un policier avec une barbe rousse, puis un notable croate avec un duvet blond taillé à la François-Joseph, et le père des enfants, tziganes, avec des moustaches aussi fines que les sourcils d’une jeune fille. Enfin, il aperçoit quelques marchands turcs avec la barbe des hommes de pouvoir, puis une vague connaissance, Nikola Barbaric, aux moustaches huilées, pointant vers le haut comme si elles indiquaient dix heures dix.
« C’est comme ça, se dit-il, un homme sans moustache, c’est comme une femme avec »"(page 84)


Le pont à proximité duquel fut perpétré l’assassinat de l’archiduc s’appelait le pont latin (latinska cuprija). Puis il fut nommé le pont Princip (Principov most) avant de reprendre son nom d’origine pendant le dernier conflit, aux début des années 90. Quelques photos de l'attentat de Sarajevo et du pont latin sont visibles ici.

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