samedi 21 janvier 2012

L'art français de la guerre


Alexis Jenni

Gallimard, 633 pages.

Prix Goncourt 2011


La narrateur, une homme jeune, en errance, rencontre à Lyon, un ancien militaire, Victorien Savagnon, résistant engagé volontaire dans les parachutistes, d'abord en Indochine puis en Algérie. Le soldat lui raconte sa "guerre de vingt ans" en même temps qu'il lui apprend l'art de la peinture.


Ce roman porte en lui une thèse: la France a mené deux guerres coloniales et les a perdues, mais sa relation à l'autre, à celui qu'elle considère différent, garde une certaine constance.

Il y a quelque chose dans ce qui agite la France contemporaine, qu'il faut aller chercher dans cette guerre de vingt ans débutée dans les années quarante et achevée en 1962. C'est ce que Alexis Jenni appelle la "pourriture coloniale", un certain état d'esprit, qui continue de tout ronger, la langue, les mentalités.
L'auteur dessine des symétries et des parallélismes entre ce qui se passait là-bas et ce qui se produit aujourd'hui dans les villes et les esprits. Car, écrit-il, "la rue se militarise comme la rue l'était là-bas". Il alterne dans un style flamboyant, le récit des aventures de Victorien Salagnon (les chapitres appelés romans) et les déambulations parfois hallucinées du narrateur (les chapitres intitulés commentaires).

"Cela me fit un choc; je le compris à cette seule image: la violence se répand mais garde toujours la même forme. Il s'agit toujours, en petit ou en grand, du même art de la guerre".

L'ouvrage, un premier roman qui évite tout manichéisme, est composé de treize chapitres, comme L'art de la guerre de Sun Tzu. Treize chapitres dans lesquels alternent les réflexions, tous azimuts, du narrateur sur la rue française et de très convaincantes reconstitutions des combats dans la jungle indochinoise, des affrontements dans le djebel, du maintien de l'ordre et de la guerre du renseignement dans la Casbah d'Alger.

"Il me surplombaient, les engins de la colonne blindée, ils passaient sans autres bruits que l'écrasement de gravillons et le ronronnement de feutre des gros moteurs au ralenti, ils avançaient bien en ligne dans l'avenue de Voracieux-les Bredins, trop large comme le sont les avenues là-bas, vides au petit matin, des engins bleus aux vitres grillagées suivis de camionnettes chargées de policiers, traînant chacune des carrioles, contenant sans doute le matériel lourd du maintien de l'ordre. La colonne se scindait en passant devant les barres d'habitation, une partie s'arrêtait, le reste continuait. Quelques véhicules vinrent se ranger en face de l'abribus où j'attendais que la nuit se dissipe. Les policiers militarisés descendirent, ils portaient le casque, des armes proéminentes, et le bouclier. Leurs protections de jambes et d'épaules modifiaient leur silhouette, leur donnant une stature d'hommes d'armes dans la pénombre métallique du tout petit matin".
Ce roman est aussi un texte sur la peinture, omniprésente. Un tropisme de l'auteur, professeur en Sciences de la vie et de la terre, qui en a fait un blog.


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