Zone

Mathias Enard

Actes Sud, 517 pages

2008



Un homme seul voyage dans un train, de Milan à Rome, par une froide nuit d'hiver. Francis Servain Mirkovic doit livrer au Vatican une mallette contenant des documents sur les meurtriers de la Zone.

La Zone, c'est la Méditerranée, côté obscure. Il la connait pour y avoir erré, comme milicien fascisant d'abord, en Croatie et en Bosnie. Et pour y avoir travaillé comme agent de renseignement, pour y avoir rencontré des hommes de l'ombre, marchands de canons, intermédiaires, espions, criminels en disgrâce, entendu leurs récits, de Beyrouth à Tanger, de Tripoli à Trieste, de Barcelone à Benghazi ou Alexandrie.



Mathias Enard met son érudition gargantuesque au service d'une oeuvre magistrale, pratiquement une seule phrase, longue de 517 pages, comme le nombre de kilomètres entre Milan et Rome.

Braudel avait imaginé aborder la Méditerranée comme unité d'étude, au temps de Philippe II. Enard élargit le spectre de l'étude, certes c'est toujours la Méditerranée, mais sur deux mille ans, avec une prédilection quand même pour le XXe siècle. Seule point de focale, la part d'ombre, les guerres, les massacres, les souffrances, les meurtres. Et les individus. Ce sont eux qui font l'Histoire, ou qui la subissent. Ils tissent à travers les siècles un écheveau intense dans lequel Enard emmène son lecteur jusqu'à la nausée.

Les fantômes des individus qui ont fait l'Histoire sont là, tout autour de nous, dans les rues, dans les campagnes, au pied des falaises, dans la Zone. Nous sommes les spectateurs indolents de siècles meurtriers, nous en sommes les héritiers aussi.

"j'ai envie de prendre ma bagnole et de traverser la terre de mes ennemis, envie de m'envoyer une petite poire à Zemun en regardant la Save grossir le Danube, de voir si les filles sont belles, d'écouter du turbo-folk chanté par la plantureuse épouse d'Arkan le Tigre, de m'acheter un tee-shirt avec la tête de Milosevic ou de Mladic et de rigoler un peu, envie de rire en pensant que quelques années auparavant peut-être le serveur m'aurait abattu sans ciller aux alentours d'Osijek et que c'est fini maintenant, c'est le tour des Kosovars, puis les Albanais se vengeront à leur tour et mangeront des orthodoxes au petit-déjeuner, nous sommes tous attachés les uns aux autres par les liens indissolubles du sang héroïque, par les intrigues de nos dieux jaloux, c'est fini tout ça, après quelques années de purgatoire dans un bureau au milieu des dossiers je suis dans le dernier train avant la fin du monde"



Mathias Enard parle de Zone




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