samedi 4 mai 2013

Les champs d'honneur



Jean Rouaud

Editions de Minuit, 188 pages

Prix Goncourt 1990





Les champs d'honneur est un roman familial, la description de l'entrelacs des générations, les frères, les soeurs, les oncles, les grand-parents d'une même famille originaire de la Loire inférieure.

Jean Rouaud conte dans une langue belle et simple, la vie quotidienne, les habitudes, les vacances d'été autour de quelques figures tutélaires comme le grand-père ou encore la « petite tante », la voiture des uns, la propriété des autres, les expéditions dans le grenier, les caractères. Les adultes ont cette part de mystère et beaucoup de leur histoire ne survivra pas à leur génération. (...)


Sauf à retrouver dans quelque boite ancienne et abandonnée, des lettres, des cahiers, des photos, qui révèlent un parent tué au combat et disparu y compris dans la mémoire collective des nouvelles générations. Des objets, des traces d'un passé qui laissent à comprendre qu'une grande catastrophe comme la première guerre mondiale, est la somme de tragédies individuelles, pour les combattants comme pour leurs proches. Et qu'une vie fauchée qui s'interrompt sur le front, c'est parfois une autre vie qui s'arrête à des centaines de kilomètres de là, suspendue à un souvenir et qui s'estompera et s'éteindra bien des années plus tard.


« L'apparition des gaz de combat remonte à un an déjà, au nord d'Ypres, sur le front de Streenstraat, et c'est pourquoi on baptise la trouvaille ypérite. Elle ne rendait pas son inventeur si fier qu'on y attache son nom comme Pasteur la pasteurisation et à Lecoq le gallium – de gallus, coq, et non cette sorte d'appellation gauloise dont s'offusquaient les chimistes allemands qui en représailles, cinquante ans après, dénommaient germanium la découverte à leur tour d'un corps simple métallique. Cette propension à annexer les noms de lieu, cet ûber alles, on aurait dû se méfier. Dans le secret du laboratoire, testant sur de petits animaux martyrs ses cocktails de chlore, le cruel employé du gaz – et, à l'horizon de ses recherches, les futurs camps de la mort – n'ignorait pas qu'il enfreignait les conventions de la Haye par lesquelles les pays habitués à en découdre étaient convenus, afin d'en réduire les coûts, de livrer la guerre suivante à la régulière, selon la mystique chevaleresque et la science du duel, version planétaire du Combat des Trente où l'on s'entretuerait sur le pré de trois départements, sans débord du périmètre de lice ni dommage pour la multitude de vilains que n'ont jamais concerné ces joutes princières. Mais c'était en temps de paix, les bien-portants s'imaginent en malades raisonnables. (pages 153-154) ».

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