jeudi 1 novembre 2012

14


Jean Echenoz

Editions de Minuit, 128 pages

2012





Le basculement du monde


"Tant de romans ont déjà été écrits sur « la guerre de quatorze ». Par ceux qui l'ont vécue d'abord, les Dorgelès, Céline, Giono, Remarque, Jünger ; eux qui ont raconté l'enfer d'une guerre industrielle et absurde, attendue dans son imminence mais dont l'ampleur et la nature prirent chacun par surprise.

Plus tard sont venus les Japrisot, Gaudé, Rouaud ou Dugain, écrivant avec le recul de deux générations, se réappropriant avec empathie, par-dessus les décennies, les destins individuels et la figure tutélaire du poilu alors que les derniers survivants s'éteignaient.

Echenoz réussit le tour de force, dans un court roman publié en octobre, de brosser le portrait de la Grande guerre, ses débuts la fleur au fusil, les « à Berlin » inscrits à la craie sur les locomotives, les tranchées, les assauts à la baïonnette, le rôle de l'artillerie, la naissance de l'aviation, les exécutions, les planqués à l'arrière.
D'une écriture nonchalante et distanciée, il raconte sans pathos le parcours de cinq jeunes gars de Vendée, partis à la guerre, et d'une jeune femme, Blanche, qui attend le retour de deux d'entre eux.

Mais il ne s'appesantit pas outre mesure sur les détails du champ de bataille. D'ailleurs le narrateur précise que « tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant ». Car l'ambition littéraire de 14 est ailleurs.

Quatre-vingt-dix-huit années nous séparent aujourd'hui de ce qui fut la véritable entrée du vingtième siècle sur la grande scène de l'Histoire. Jean Echenoz saisit ce basculement d'une ère à l'autre, ces quelques semaines au cours desquelles la guerre à l'ancienne se transforma en conflit aux proportions monstrueuses, après lequel rien ne fut plus comme avant. En 1914, le monde entrait dans autre chose.
Le chapitre d'ouverture est une puissante évocation de l'irruption de la guerre dans le quotidien en même temps qu'une référence à Quatre-vingt-treize de Victor Hugo : un livre anonyme tombe et reste ouvert sur un chapitre alors que sonne le tocsin, « Aures habet, et non audiet ». Avoir des oreilles et ne pas entendre. Ne pas comprendre que la guerre n'a jamais été une promenade de santé, celle qui vient le sera encore moins que les précédentes.
Par petites touches, Echenoz éclaire le changement, révèle le séisme inaugural qui posa les jalons du vingtième siècle et de quelques-unes des plus grandes barbaries de l'histoire humaine.
L'auteur parcourt les cinq années d'affrontements pour mieux contextualiser 14, cette guerre pivot, en ce qu'elle est à la fois la fin d'un monde ancien et l'entrée de l'humanité dans une période historique qui s'acheva en 1989, avec la chute du mur de Berlin".


"Ce capitaine, nommé Vayssière, était un jeune homme chétif à monocle, curieusement rouge et doté d'une voix molle, qu'Anthime n'avait jamais vu et dont la morphologie laissait mal distinguer d'où et comment avait pu naître et se développer, chez lui, une vocation combative. Vous reviendrez à la maison, a notamment promis le capitaine Vayssière en gonflant sa voix de toutes ses forces. Oui, nous reviendrons tous en Vendée. Un point essentiel cependant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c'est faute d'hygiène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent, c'est la malpropreté qui est fatale et qu'il vous faut d'abord combattre. Donc lavez-vous , rasez-vous, peignez-vous et vous n'avez rien à craindre". (page 30)


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